Résumés des articles de la Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance. Tome LXXXII, n° 1

Burgundian-Habsburg monarchic culture between the low countriesand the Spanish Kingdoms(1500-20)

Jonathan Dumont

In the beginning of the 16th century, the progressive acquisition of the Spanish Crowns by Philip the Fair and Charles V transformed the fundaments of dynastic power in the Low Countries. This major political phenomenon also changed deeply the political culture —which became a monarchic culture— of the ruling group (the prince, his relatives, and his curial and bureaucratic staffs).
This article analyses the forms given to this monarchic culture during the three first travels of the princes of the House of Burgundy-Habsburg in the Spanish Kingdoms. The sources written in the curial milieu of the Low Countries shaped a monarchic culture based on compromise. This compromise was actually based on two pillars. It relied firstly on a compromise with the political cultures of the other political forces of the Low Counties (nobles and cities). It was also a compromise between the respective ethos of both Burgundian and Spanish curial milieus.
The compromise monarchy reveals the tension between two different models of monarchic government: one more vertical that had been conceived in the 15th century and that relied on negotiation between the prince and other social forces; another more vertical that insisted on the authority and grandness of the sovereign and his lineage. Therefore, the compromise monarchy shows the equilibrium between these two cultures of power, an equilibrium that Charles’s imperial election radically changed.

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Au début du XVIe siècle, l’acquisition progressive des Couronnes espagnoles par Philippe le Beau puis Charles Quint transforme fondamentalement le pouvoir de la dynastie régnant dans les Anciens Pays-Bas. Ce phénomène politique majeur marque profondément la culture politique du groupe dirigeant (le prince, ses parents et ses personnels curiaux et bureaucratiques), laquelle est désormais conçue comme une culture monarchique.
Cet article analyse la manière dont cette culture monarchique est imaginée, essentiellement durant les trois premiers voyages des souverains de la Maison de Bourgogne-Habsbourg dans les royaumes espagnols. L’on assiste, dans les textes produits par le milieu curial des Anciens Pays-Bas, à l’émergence d’une culture monarchique basée sur le compromis, un compromis qui se révèle double en réalité puisqu’articulé entre un compromis avec les cultures politiques des autres forces sociales des Anciens Pays-Bas (noblesse et villes), et un autre entre les ethos des milieux curiaux bourguignon et espagnol.
Cette monarchie de compromis révèle en réalité l’état de tension entre deux modèles de gouvernement monarchique, l’un plus horizontal, issu du XVe siècle bourguignon et faisant la part belle à la négociation entre le prince et les autres forces sociales, l’autre plus vertical, insistant sur l’autorité et la grandeur du souverain et de son lignage. Elle reflète en quelque sorte l’état d’équilibre entre ces deux cultures du pouvoir, équilibre que l’élection impériale de Charles Quint modifiera radicalement.


Un livre remarquable de la bibliothèque de Jean Calvin. L’exemplaire domestique de son commentaire. In omnes Pauli Apostoli Epistolas (1556)

Max Engammare

En 1565, l’imprimeur genevois Thomas Courteau publie la troisième édition latine des commentaires de Jean Calvin sur les Épîtres pauliniennes en précisant sur la page de titre qu’il avait pris soin de tenir compte des passages biffés et ajoutés dans le propre exemplaire de l’auteur. C’est cet exemplaire que Max Engammare a retrouvé, tout simplement à la Bibliothèque de Genève, exemplaire que Bèze avait acheté pour la bibliothèque de l’Académie, deux mois après la mort de Calvin. C’est l’exemplaire que Calvin avait chez lui, mais dont il avait dicté les corrections à son secrétaire-famulus. M. Engammare relève les corrections, outre les coquilles, non négligeables, et montre qu’elles tiennent à l’évolution de la pensée de Calvin, accordant moins de place à la raison et adoptant une attitude moins philosémite dans la seconde moitié de sa vie. Matériellement, elles sont dues à la méthode de travail du Réformateur, qui découpe une édition ancienne pour rédiger une seconde ou une troisième édition, puis dicte, complète, ajoute sur des feuillets mobiles qui peuvent glisser, déplace, et fait même coller des béquets jusque dans l’officine même de son imprimeur, le grand Robert Estienne.

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In 1565, the Geneva printer Thomas Courteau published the third Latin edition of John Calvin’s commentaries on the Pauline Epistles, specifying on the title page that he has taken into account the passages that had been crossed out or added in the author’s own copy. It was this copy that Max Engammare found, quite simply at the Geneva Library, a copy that Beza had bought for the Academy library two months after Calvin’s death. It is the copy that Calvin had at home, but whose corrections he had dictated to his secretary-famulus. M. Engammare notes the corrections which are not insignificant, apart from some misprints, and shows that they reflect the evolution of Calvin’s thought, giving less room to reason and adopting a less philosemitic attitude in the second half of his life. Materially, they are due to the working method of the Reformer, who cuts out an old edition to write a second or third edition, then dictates, completes, adds loose-leaf pages that can slide, moves, and even let stick scraps of paper right into the print office of his printer, the great Robert Estienne.


Éléments d’une poétique de la chanson dans les psaumes de Clément Marot

Olivier Millet

Les Psaumes de Marot sont relativement négligés par la critique littéraire. Cet article y repère des éléments qui relèvent de la poétique de la chanson, genre auquel appartiennent ces Psaumes et qu’avait pratiqué le poète dans son Adolescence clémentine. Il s’agit de les restituer au domaine poético-musical de la chanson française de la Renaissance. On étudie notamment quelques incipit, les échos du langage courtois, les énoncés métalinguistiques et le thème de la voix, ainsi que la mise en scène du poète-écrivain dans cette partie de son œuvre. Dans ses Psaumes, Marot ne tourne pas la page en changeant de modèle et de thème ; cet aboutissement de son œuvre est parallèle à ses autres créations.

No great interest has up to now been paid to Marot's Psalms in literary criticism. This paper aims to show their belonging to the genre of French song, already used by Marot in his Adolescence clémentine. The Psalms had to be replaced in the poetico-musical world of French song in the Renaissance period. We focus our attention on incipits, the use of courtly language, metalinguitic statements, voice as a topic, as well as the poet's self staging in this part of his work. In his Psalms Marot does not utterly change pattern or themes, but achieves his literary production in a parallel direction.


Les epigrammata de Jacques Delaunay (1539) et les « poètes connus » à l’époque de François Ier

John Nassichuk

Parmi les nombreux recueils d’épigrammes latines parus en France au cours de la décennie 1530-1540, celui de Jacques Delaunay revêt un intérêt particulier dans la mesure où il évoque plusieurs hommes de la plume actifs pendant le règne de François Ier. Il livre en cela une perspective parallèle à celle qui transparaît des Hymnes de Jean Salmon Macrin, car la vision qu’il élabore évoque une variété de poètes latins (et vernaculaires), de milieux divers, dans un tableau général de l’activité poétique dans le royaume des Valois. Outre les poètes monastiques peu connus, tels Denys Lefebvre, Nicolas de Marconville et Jean Dampierre, Delaunay adresse plusieurs poèmes à une belle variété d’auteurs qui ont déjà marqué l’histoire littéraire, comme Éienne Dolet, Clément Marot, François Sagon, les frères Du Bellay, Nicolas Denisot du Mans et Nicolas Bourbon. Ces adresses personnelles, qui proviennent de la plume d’un auteur et médecin exerçant ses fonctions à Troyes, apportent un témoignage parfois insolite sur l’« actualité littéraire » en France.

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Among the numerous collections of epigrams published in France during the years 1530-1540, the one signed by Jacques Delaunay is of special interest insofar as it makes explicit reference to several men of lettres who were active during the reign of Francis I. It thus provides a perspective parallel to that which emerges in the Hymns of Jean Salmon Macrin, for the vision that it elaborates touches upon an impressive variety of Latin (and vernacular), from different literary milieus, in a general portrait of literary activity in Valois kingdom. Aside from little-known monastic poets such as Denys Lefebvre, Nicolas de Marconville and Jean Dampierre, Delaunay adresses several poems to authors who have already made their mark in French literary history, like Etienne Dolet, Clément Marot, François Sagon, the brothers Du Bellay, Nicolas Denisot du Mans and Nicolas Bourbon. These personal overtures from the pen of an author and medical doctor plying his trade in the city of Troyes, yield a sometimes surprising testimony on the contemporary literary scence in early sixteenth-century France.


Performing imitatio: Bruscambille’s prologues and Cesare Rao’s Lettres facetieuses (1584)

Hugh Roberts and Annette Tomarken

The comic actor known as Bruscambille (fl. 1608-34), who performed and published theatrical prologues in early seventeenth-century France, drew on a range of sources for his best-selling works. In the dedication to one of his major collections he includes a lengthy justification of imitatio. Appropriately enough, Bruscambille has in fact adapted the passage on imitation from L’argute et facete lettere (1562) of Cesare Rao (1532-88?), which he knew through a French translation by Gabriel Chappuys (1546?-1613), the Lettres facetieuses (1584). We have identified these letters as Bruscambille’s most prominent source, yet, as detailed discussion of prologues on folly and pedantry reveals, the comedian’s creativity is enhanced by his imitatio. This article is therefore a case-study that sheds light on the status of this rhetorical practice in the late Renaissance as well as on broader issues of plagiarism and adaptation.

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Le comédien-auteur et best-seller connu sous le nom de Bruscambille (fl. 1608-34) s’est inspiré de sources très variées pour les prologues qu’il a joués et publiés au début du XVIIe siècle en France. De manière fort appropriée, la dédicace de l’un de ses plus importants recueils contient une longue justification de l’imitation qui est elle-même empruntée aux Argute et facete lettere (1562) de Cesare Rao (1532-88?). L’auteur de farces connut les Lettere grâce à leur traduction française (1584) par Gabriel Chappuys (1546-1613), les Lettres facetieuses. Nous avons récemment identifié ces lettres comme étant la source la plus importante de Bruscambille. Cependant, comme le révélera notre analyse détaillée de ses prologues sur la folie et le pédantisme, sa créativité est renforcée par son imitatio. Il s’agira d’une étude de cas qui sert non seulement à illustrer des exemples spécifiques d’imitatio à la fin de la Renaissance, mais aussi à éclairer certaines questions plus générales concernant le plagiat et l’adaptation à cette époque.